La sociologie de l’informe

Le journalisme est décidément une pratique professionnelle obscure. Au début des années 90, Denis Ruellan dans un ouvrage intitulé « le professionnalisme du flou » relevait la difficulté de cerner les critères objectifs de la compétences des journalistes. S’attardant particulièrement sur l’exercice du reportage, il relevait les choix arbitraires des angles, la subjectivité de l’écriture, l’ « attitude » qui sert pour « affronter le réel ». Autant de caractéristiques qui démontraient selon lui le « flou constitutif » de la profession.

En 2014, cette approche, qui consiste à décrire la profession en insistant sur des pratiques qui se refusent à toute objectivation, trouve un nouveau terrain de démonstration: le rapport des journalistes à leur sources.
Pour obtenir des informations qui sortent de la communication officielle constate le directeur de cet ouvrage collectif, Jean-Baptiste Legavre, les journalistes établissent avec leurs sources des relations personnalisées, pour ne pas dire privilégiées. Comment s’organisent-elles ? De quelle manière les journalistes utilisent-ils, ou non, les éléments recueillis « off the record » ? Quelles sources indiquent-ils alors ? Quelles sont les informations diffusables ou non ?

Pour y réponde, les sociologues s’approprient cette fois la notion « d’informel » reprise à Cas Wouters, un sociologue hollandais héritiers d’Elias. Difficile de résumer en quelques lignes cette notion de ce sociologue peu connu en France, un seul de ses articles a été traduit jusqu’ici.

Jean-Baptiste Legavre en donne quelques éléments de compréhension  :

[l’informel] « se déploie dans le cadre d’un rapport de force euphémisé […]  »le processus d’informalisation signifie que les liens de coopération et de compétition se mèlent » » cite Legavre.

« Les normes dominantes valorisent désormais les qualités individuelles nécessaires à tout individu sommé, du fait de l’abaissement des frontières entre les groupes sociaux, d’adopter vis-à-vis des tiers des manières plus ‘douces’, moins ‘rigides’, plus ‘flexibles’. »

Ceci étant posé, les différents articles de l’ouvrage présentent chacun leur exploration de cette pratique « informelle » dans leur terrain respectif : des journalistes politiques aux journalistes agricoles.

Les analyses des pratiques de cette dernière catégorie de journalistes, avec celles sur les journalistes de la presse people ou les journalistes allemands sont sans doute les plus intéressantes car s’émancipant le plus de la grille d’analyse proposée. Pour le reste, on retrouve beaucoup de terrains déjà traités, notamment sur les journalistes politiques. Il faut d’ailleurs noter cette propension des sociologues à étudier des journalistes qui sont passés par les mêmes cursus qu’eux, notamment l’IEP.

Et si les sociologues ont déjà traité ces terrains, JB Legavre souligne que les journalistes eux-mêmes sont de plus en plus souvent les auteurs de travaux réflexifs sur leurs propres pratiques : dans des ouvrages parus à la suite de leurs départs de rédactions, des articles ponctuels ou des rubriques régulières dans leurs médias. Mais leurs approches se différencient de celle des journalistes, pointe le sociologue :

« Les ‘indigènes’ offrent souvent à l’analyste plus que l’ébauche de grilles interprétatives. Simplement le sociologue met de l’ordre dans les explications qui peuvent sembler de prime abord disparate. »

Jean-Baptiste Legavre et les auteurs de cet ouvrage ont choisi de les organiser grâce à la notion « d’informel » qu’il qualifie lui-même de notion « fuyante ». Elle complète celle « d’associés-rivaux » déjà exploitée par lui pour décrire les relations des journalistes avec les communicants qu’il qualifiait alors à juste titre « d’oxymore ».

« Flou », « informel » et oxymores… On en viendrait presque à regretter le temps des analyses tranchées de la sphère médiatique par Bourdieu et ses disciples… Tous pourraient en tout cas tirer profit à méditer ces lignes du « métier de sociologue » (p.71):

« Oublier que le fait construit selon des procédures formellement irréprochables, mais inconscientes d’elles-mêmes, peut n’être qu’un artefact, c’est conclure, sans autre examen, de la possibilité d’appliquer des techniques à la réalité de l’objet auquel on les applique.»

Autrement dit résumait Bourdieu en note de bas de page citant A.Kaplan:

« Donner un marteau à un enfant et vous verrez que tout lui paraîtra mériter un coup de marteau. »

 

L’informel pour informer

Les journalistes et leurs sources

Sous la direction de Jean-Baptiste Legavre

Editions Pepper / L’Harmattan

2014

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